mardi 31 janvier 2012

Diane Arbus au Jeu de Paume


Diane Arbus - A crying child
Ce qui agresse l’œil, pendant toute l'exposition de Diane Arbus - dont il est aujourd'hui trop tard pour faire un résumé ou une synthèse -, ce sont les légendes. Les légendes qui figurent au bas des photographies racontent ce qui est déjà évident au sein des images qui sont elles-mêmes très simples, très linéaires ; la tautologie est fatigante, on peut ainsi lire "A child crying" sous la photo d'un enfant qui pleure, "Girl lying in a bed"... On se demande la raison qui a poussé Diane Arbus à souligner lourdement ce que ses images décrivent déjà explicitement. D'abord, et plus épisodiquement, si certaines légendes amènent des informations nécessaires à la bonne compréhension de l'image, si elles entretiennent avec elle une relation indispensable à la construction d'un tout (comme le fait que les gens nus sont des nudistes, des travestis ou bien les liens familiaux...), on peut regretter la présence de légendes qui décrivent au contraire des choses qui ne sont absolument pas présentes dans la photographie et dont la faible occurrence fait douter d'une volonté claire et affirmée ; les légendes et images sont alors complètement étrangères, comme perdues l'une et l'autre dans l'incompréhensible, n'offrant pas assez de prise l'une à l'autre pour s'entraider, notamment dans la photographie de James Brown intitulée James Brown chez lui, en bigoudis alors que les bigoudis ne sont absolument pas visibles.

Diane Arbus - James Brown chez lui, en bigoudis
Pour revenir aux insupportables tautologies, il nous faut admettre qu'un titre n'est jamais neutre, même lorsqu'il semble hyper-simple ou hyper-évident ; les légendes de Diane Arbus agissent d'abord non pas par ce qu'elles disent mais par ce qu'elles cachent : comme August Sander, elle procède d'une véritable réduction de l'individu à des traits qu'elle choisit : Jeune homme patriote, Danseuse topless... Les individus sont d'abord décrits par leur âge, leur activité de plus ou moins longue durée mais censée se lire sur l'image - nous y reviendrons - : pleurer, être nudiste, être le roi... Je ne sais cependant pas si cette idée était réellement revendiquée par Diane Arbus, mais ses images laissent plutôt penser qu'elle sacrifiait à une mode qui était celle de "l'école de New-York" ou, pire encore, à la facilité, à l'évidence.

Diane Arbus - A naked man being a woman








Disons aussi notre fatigue parfois devant des images trop lourdes, trop soulignées, trop contrastées, trop sombres. Il faut bien que les images soient à la hauteur du mythe et qu'elle reflète (à ce qu'il parait) l'humeur suicidaire et noire de leur auteur(e) pourtant, à la longue, j'ai l'impression de regarder souvent la même image, la même intention, le même discours : la même noirceur toujours répétée, la même sordidité, la même crudité (au demeurant fort appréciable et fort impressionnable, mais insupportable quand elle devient trop martelée, assenée). Diane Arbus frôle parfois le stéréotype, la platitude quand elle photographie par exemple l'ennui des retraités, le rire des trisomiques, l'âme noire des patriotes... J'ai l'impression que toutes ces photographies ne font que me crier qu'elles sont le fruit subjectif de l'expression d'un sujet ; je reconnais la valeur historique d'une telle idée, mais nous vivons aujourd'hui à une époque où ce combat est un combat d'arrière-garde, où des photographies qui se réduisaient à cette lutte anecdotique et aujourd'hui désuète.
Diane Arbus - Patriotic young maw with a flag

Il nous faut pourtant souligner, et nous finirons par là, que tout n'est pas négatif dans les photographies d'Arbus : il y a parfois de véritables moments de grâce lorsqu'elle s'extirpe de ce trait gros et gras et lourd, lorsqu'elle photographie le suspens, l'hésitation, le moment fragile : Veteran with a flag, Une famille, un soir, dans un camp de nudiste, Jumelles identiques...

Diane Arbus - Veteran with a flag
Diane Arbus appartient bien à son époque, il ne faut pas lui reprocher trop durement les traits exagérés qu'elle nous en rapporte : cette vieille idée de la photographie comme preuve de ce qui est arrivé, de ce qui a existé ou comme révélation du réel, comme s'il nous fallait chercher dans ces détails involontaires, dans ces traces, la vérité de ce qui est.

Diane Arbus - The King and the Queen of a Senior Citizens Dance
Enfin, j'ai dit que toutes les photographies se répétaient, mais il ressort de l'accumulation des (bonnes) photos de Diane Arbus l'impression d'un album de famille, l'idée d'un imaginaire, la construction d'un oeil ; l'humanité de chaque individu sourd par le regard absolument intime de Diane Arbus.

Diane Arbus - Hermaphrodite and a dog in a carnival trailer
Diane Arbus - Untitled (6)
Reconnaissons aussi de très beaux portraits d'artistes, en particulier celui de Borges, qui n'est pas sans rappeler Marc Trivier.

Diane Arbus - Borges

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