dimanche 8 avril 2012

Witkin et Newton à Paris

Le même soir, le 26 mars, deux photographes américains ouvraient une exposition à Paris. Deux photographes fort différents mais, que l'histoire invite à réunir et à comparer.

Joël-Peter Witkin - Autoportrait
J'étais au vernissage de Joël-Peter Witkin, un photographe dont l’œuvre invite à le situer entre les termes d'auteurs et d'artistes. En effet, Witkin est connu pour ses photographies très personnelles et apparemment détachées d'un but commercial ; alors que cette exploration obstinée, presque aveugle, d'une même thématique durant toute sa carrière sans se préoccuper des problématiques artistiques nous amènerait à le situer dans une démarche d'auteur, certains commentateurs ont reconnu dans son travail une sincérité et une profondeur qui l'a parfois fait entrer dans des lieux de légitimation artistique.


Joël-Peter Witkin - Melvin Burkhart : Human Oddity - 1985

S'il n'est ici pas question de remettre en cause la validité de ses pièces les plus réussies (qui sont aussi, hasard heureux, les plus connues), l'exposition rassemblant un grand nombre de pièces nous amène à faire plusieurs constats. D'abord le constat d'une cohérence d'oeuvre effectivement très forte. Toutes les photographies de Witkin tournent autour du même thème : le cadavre, l'absurde, la mort. Autour du thème de la vanité en quelque sorte. Pourtant, à regarder toutes ces images, on sent bien que cette oeuvre est trop cohérente. Trop cohérente d'abord pour être vue et pour être intéressante dans son ensemble d'un seul trait. On a l'impression premièrement d'un ressassement fatigant et on est rapidement porté à comparer entre elles ces photographies qui se ressemblent toutes et à en extraire assez facilement les meilleures. On se demande alors à quoi servent les autres. 

Joël-Peter Witkin
Cohérente, cette oeuvre l'est aussi trop pour être honnête ; je veux dire par là que, une fois que l'on a bien apprécié les meilleures photographies, on se demande pourquoi Witkin a tenu à faire les autres, à les montrer. Un doute plane alors sur la sincérité artistique de l'homme dont le personnage qui était présent ce soir-là avait trop peu d'adéquation avec le mythe, l'aura de mystère inquiétant qui l'entoure habituellement. Puis les critiques formelles viennent étayer ce sentiment : comment ces images souvent trop chargées pourraient parler de l'angoisse de la perte et de la disparition ? Elles nous rappellent plutôt une débauche d'effets kitsch et hors sujet. De même, les "effets de surface" (ratures, rayures, lacunes dans la chimie...) dont Witkin croit devoir saturer ses images pour faire partie du monde de l'art comme l'annonce la notice d'entrée, ont plus l'allure de recettes répétées que de recherche formelle et conceptuelle engagée.

Joël-Peter Witkin
On a d'ailleurs régulièrement l'impression que Witkin s'est trompé en faisant de la photographie, qu'il aurait préféré faire de la peinture, un siècle plus tôt. Le travail sur le négatif, travail de retrait dénote assez clairement les recherches picturales des photographes pictorialistes quand les mises en scène font penser à des tableaux surréalistes, souvent à Dali. Comme chez Dali, en outre, l'effet est souvent gratuit, donné simplement pour le plaisir de l'effet, de la référence et de la virtuosité technique.

Joël-Peter Witkin
Ces quelques remarques gâchent un peu un parti-pris intéressant de la laideur et un univers qui pourrait être tout entier aussi touchant que cette série où il fait poser des cadavres, posant parfois au passage la question du cadre, métaphore ouverte dont la profondeur manque à la plupart des autres séries. 
Enfin, l'avantage de ce genre d'exploration (la présence aux vernissages) permet une lecture de l'exposition que n'offre pas la plupart du temps une visite normale : ce que je vis me conforta dans mon opinion. Que Witkin s'attaque à un morceau trop gros pour lui, qu'il aborde ces questions trop difficiles avec trop de bonne volonté, trop de bons sentiments ; ces images souvent surchargées et lisses s'adressent à un public particulier, facile à effrayer et à rassurer. L'encanaillement facile de la bourgeoisie parisienne.

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