jeudi 31 mai 2012

le monde découpé


De l'utilisation du terme "fonctionner" en art

La Joconde au Louvre
 Ce terme est, pour moi, issu de la pensée de Nelson Goodman. S'il n'est pas le premier à l'utiliser, Goodman reste très fortement lié à cette notion. Je cite un passage de L'art en théorie et en action : "Ce qui compte, c'est le fonctionnement". Goodman utilise ce terme très particulier dans un contexte qui n'est pas moins marqué de sa trace : un langage très simple tout en étant précis, et surtout une critique sensible et juste des mythes de l'art. Notamment une révision de la distinction science/art qui est salvatrice. C'est dans ce contexte que l'utilisation du terme un peu technique du "fonctionnement" se justifie parfaitement.
Le fonctionnement d'une œuvre ne peut caractériser qu'une œuvre finie, puisqu'il s'agit de définir et d'observer les finalités de cette œuvre après qu'elle est finie : montrée dans un musée, jouée devant un public, vendue à un collectionneur... C'est de la comparaison entre ses objectifs et son statut effectif qu'on pourra dire si une œuvre fonctionne ou pas, si ce fonctionnement est optimal...
Il ne s'agit pas, dans Goodman du moins, de parler de l’œuvre elle-même, mais bien plutôt des conditions de réception. Il est pourtant un usage détourné et de plus en plus répandu du terme qui consiste à analyser une œuvre, ce qui peut en elle fonctionner ou non, c'est-à-dire toucher le public, être efficace, émouvoir, donner une compréhension du monde... Deux choses m'irritent ici. La première est que, alors que Goodman s'efforce de le préciser dans tous ses écrits, la plupart des fois où je l'ai entendue, l'utilisation de ce terme est approximative, floue, bien pratique par son manque de clarté car on ne sait jamais à quel objectif, à quelle optimum l’œuvre est jugée. Mais le plus important reste que ce terme est avant tout lié à un contexte technique voire mécanique qui, s'il se justifie parfaitement dans l'écriture de Goodman, est le plus souvent mal adapté aux conversations sur l'art, encore plus dans les débats sur la confection même d'une œuvre. Cela tend à faire croire que l'art ne serait qu'une mécanique dont il faudrait bien adapter les rouages pour que ceux-ci fonctionnent, une mécanique binaire qui marche ou ne marche pas. L'idée qu'il faut appliquer une recette bien connue pour obtenir l'effet lui aussi connu de tous. Pourtant, le propre de l'art est justement de réviser ses mécanismes à chaque œuvre, et d'avoir des objectifs extrêmement variés, qui ne relèvent qu'assez rarement de l'émotion facile (pour laquelle il existe des recettes, dont les télés se sont faites les spécialistes). Le public de l'art n'est jamais connu, et ses réactions sont imprévisibles ; enfin, il n'est pas dit que le grand public, au contraire de la télé ou de la pub, soit un étalon réellement valable pour l'art.
Autant de distinctions et de subtilités gommées par l'image utilisée trop simplistement du fonctionnement de l'art.
Un moteur

lundi 28 mai 2012

Mon patrimoine : Polaroïd 669

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28 mai 2012

28 mai 2008
28 mai 2004

 Série proposée au collectif Nova Rupta pour le thème Couleur.

dimanche 27 mai 2012

Monumenta, Daniel Buren

On est assez déçu du Monumenta de Daniel Buren, "Excentrique(s), travail in situ", cette année. Pour comprendre cette déception, il faut se rendre sur place et ne pas se fier aux photographies qui sont, comme souvent, très flatteuses (comparer, à ce sujet, les couleurs des deux images ci-dessous). L'installation consiste en une série de filtre ronds de couleur (4 couleurs) tendus au-dessus de nos têtes. On dirait une forêt de filtres de couleurs dans laquelle on pourrait marcher en regardant le ciel et les effets changeants des filtres sur la couleur des nuages et de la verrière. 
L'effet de couleur, disons-le tout de suite, est assez raté : nous ne sommes pas submergés de couleurs comme on aurait pu le croire à l'avance, et ce que nous voyons à travers les filtres est fade et sans intérêt, tout au plus peut-on regarder les quelques carreaux bleus changer de couleur à travers les différents filtres. Buren s'en explique dans une interview donnée dans le petit fascicule : "[Les couleurs] sont ce qu'elles sont et n'ont rien à voir avec un choix esthétique quelconque de ma part." Imitant le fonctionnement des artistes d'avant-garde des années 60, Buren préfère remettre ses choix "esthétiques" à d'autres ; mais l'argument ne tient pas : le non-choix est toujours un choix, et il est  responsable des couleurs qui n'ont, effectivement, aucun intérêt esthétique. On ne sait pas vraiment, hormis pour la posture, ce qui l'a poussé à choisir ce matériau, et lui-même n'apporte pas d'explication.
Daniel Buren - Excentrique(s) in situ

 On ne comprend pas non plus en quoi ce travail est "excentrique", au contraire il me semble relever de choix extrêmement conventionnels et si, comme l'expliquait un guide, Buren parle ici de l'agora et de la politique, il a raté son but. D'abord on ne comprend pas en quoi la verrière du Grand Palais serait une "grande place publique", selon ses mots, l'entrée étant payante et absolument pas fréquentée par le peuple ou la foule. Et quand bien même, quelle vision de la politique ! Si l'on imagine que la forêt de cercles est une forêt de citoyens, quelle banalité et quelle pauvreté de les dessiner sous forme de cercles, de cercles qui se côtoient sans se toucher ni se chevaucher ! Tout au plus Buren est-il populaire dans les effets de foire qu'il utilise : les couleurs vives, les miroirs posés au sol censés donner le vertige à ceux qui montent dessus et sur lesquels les touristes adorent prendre des photos en souvenir.
Ce qui est le plus réussi dans cette exposition in situ, comme le rappelle assez lourdement le titre de l’œuvre, (et bien que l'on puisse reprocher au papier explicatif sa banalité et ses approximations) c'est effectivement la "sculpture de l'air" comme le dit Buren dans l'interview : il réussit assez bien, en construisant un espace là où on ne l'attend pas, au-dessus de nous, à transformer l'espace sur lequel on marche et où l'on se trouve. Mais cela est bien faible, comparé par exemple à Anish Kapoor l'an dernier.
Sur l'éphémérité de l’œuvre, rappelée à grand bruit par les fiches "para-textuelles", je dirais que, loin de contredire les vieux dogmes kantiens que Buren semble essayer de récuser, elle double l'unicité de l’œuvre : unique dans l'espace (un seul exemplaire), l’œuvre devient ensuite unique dans le temps (un seul moment). Œuvre unique au carré, il semble que l’œuvre ne soit plus ici tellement mise en question, mais bien plutôt soulignée et renforcée, au risque de la spectacularisation.

Daniel Buren - Excentrique(s) in situ
Enfin, ne soulignant pas la bancalité de la piste sonore qui ne fonctionne pas du tout, je ne puis résister au plaisir de citer quelques lignes des notices accompagnatrices, véritables monuments de cette année : "Pour moi, tout est question de proportions" déclare prudemment Daniel Buren dans son interview, semblant ici avoir fait une telle découverte que la citation deviendra le titre de l'interview. Ou encore la notule explique doctement : "Notre appréciation d'un lieu peut totalement changer en fonction de sa lumière ou de son éclairage." Je dis merci.